Réalités de Juliette BEAU 1er prix ex-aequo lycée Henri-IV

Réalités

Face à des évènements aussi absurdes, rire était la seule réaction possible.
Serrée contre les autres, dans la chaleur confortable du grand canapé des vendredis soirs, elle avait ri donc, à gorge déployée, ri de cet homme qui criait derrière l’écran. Il criait, avec de grands mouvements de bras frénétiques et ridicules, crachant toutes sortes d’expressions avec toute la piètre éloquence dont il était capable, face à son adversaire qui, bravache, adoptait un air mortellement blasé.
Entre les images de leurs regards assassins qui les faisaient vaguement ressembler à des taureaux sur le point de charger, s’alternaient des vues des autres candidates qui tentaient de s’interposer avec des postures suppliantes de Sabines à demi-dénudées ou de les apaiser, aguicheuses, par des paroles douces comme le miel et en surimpression, mis en valeur par une lumière colorée, l’objet du scandale, s’imprimant sur leur rétine au rythme d’une musique mélodramatique : un pommeau de douche.
Oui elle avait ri, et le souvenir de son rire lui tordait encore dans le cœur.
Pourtant, elle aimait particulièrement ces soirées passées avec eux devant la lueur bleutée de l’écran, à jeter de temps à autre un coup d’œil à la télévision où se déroulait une vie insensée, et surtout à écouter leur rire, en se serrant contre lui qui, de temps à autre, détachant son regard de l’écran, lui souriait.
Un peu calmée, elle s’était calée plus confortablement au fond du canapé, pour profiter de la suite, souriant des plaisanteries des autres. L’émission, qu’ils regardaient chaque semaine tous ensemble sans déroger à leur habitude, était devenue leur passe-temps favori depuis qu’un jour, revenant d’une journée au lycée particulièrement éreintante, ils avaient déclaré en s’affalant dans le canapé qu’ils avaient envie, pour une fois, de ne pas penser et de rire. Or, c’était précisément ce que leur fournissait ce genre d’émission : une succession colorée d’évènements insensés, ridicules, désopilants.
Ainsi, chaque vendredi soir, passée la porte d’entrée en y jetant au petit bonheur la chance sac à dos et livres divers, ils allumaient le téléviseur, commandaient de quoi manger, et, après le générique dont ils connaissaient chaque étape par cœur, le spectacle commençait.
A travers l’image de gens ordinaires, quoique sans doute passablement schizophrènes, accomplissant consciencieusement leurs devoirs rituels à savoir se laver consciencieusement les oreilles devant trois millions de spectateurs hypnotisés, agiotant pour savoir qui passerait le premier dans la douche tout habillé et se sustentant de chef-d’œuvre culinaires (pizzas-frites), leur apparaissait la preuve évidente et plaisante de leur intelligence.
Leurs meilleurs moments étaient sans conteste les grands déballages de mots vains et stupides, les instants où, cessant d’être de simples images grotesques, les candidats tentaient d’expliquer ce qu’ils ressentaient. S’ensuivaient des combats au verbe splendide :
-Arrête de monter sur tes grands cheveux !
- J'aimerais que c'est John qui part et Jon qui revient, pour qu'il fasse montrer qui il est.
-Nan mais en fait j'voulais dire qu'elle était... meraphrodite. Euh... La mère à Phrodite... euh ouais bah transsexuelle c'est pareil ! »
-T'as eu le complexe de Copenhague ? 
Et combien alors ils riaient alors, contents de ne pas être aussi bêtes et bien plus éduqués.
Elle s’était levée pour chercher à boire pendant que les candidats partageaient leurs impressions devant la caméra principale ; vagues ébauches d’argumentation, fausses attitudes de mise à distance. Le présentateur, comme s’il discutait de faits essentiels pour la survie de l’espèce humaine, les interrogeait sur les détails cruciaux de la semaine, s’autorisant souvent un sourire complice ou une mine inquiète destinée aux téléspectateurs.
Dans la cuisine, le silence semblait émerger, tel un vieux souvenir revenant à la mémoire, estompé, brouillé et pourtant inexplicablement présent. La télévision criait cependant et, de temps à autre, lui venait l’écho des rires et des commentaires ironiques de ses amis. Et cependant, le silence. Étrange. Il lui était venu soudain à l’esprit, comme un bref éclat de lumière très vite enfoui dans la nuit, qu’elle ne savait plus ce qu’était le silence. Le frigidaire était vide.
Elle avait pris en soupirant son manteau dans l’entrée, repassant dans le salon pour leur dire qu’elle sortait acheter de quoi boire et caresser furtivement ses cheveux. Il lui avait souri distraitement, les yeux tournés vers l’écran et un grognement des autres lui avait indiqué que l’information leur était parvenue.
Dehors, il faisait si froid qu’elle avait accéléré le pas, cherchant à rejoindre le plus vite possible la petite supérette au coin de la rue. A force d’y aller, elle connaissait par cœur les étagères et leurs contenus. C’était toujours elle qui s’occupait des courses, plus vite lassée par l’émission que les autres qui la quittaient à regret. Parfois, il venait avec elle, attendait tranquillement qu’elle trouve tout ce dont ils avaient besoin et lui prenait ensuite le panier des mains en souriant.
Mais ce soir, elle était seule et étrangement lasse.
Elle s’était aventurée au fond du magasin pour prendre des cannettes et, arrivée à la bonne étagère, elle était restée un long moment à regarder les produits trop familiers, les yeux dans le vague, cherchant à se rappeler de quelque chose. Peut-être d’un vendredi sans un passage au magasin pour acheter les éternelles cannettes de coca, sans l’émission et sans tous les autres.
Cela remontait à si loin qu’elle n’arrivait même pas à s’en souvenir. Le caissier l’avait regardée et, pour la première fois, elle l’avait vu, comptant sa monnaie en essayant désespérément d’y mettre un peu d’enthousiasme et de bonne humeur puis, s’interrogeant sur cette soudaine attention à cet être qui lui était insignifiant, elle avait replongé dans ses pensées informes, à tel point que l’homme avait dû lui mettre la monnaie et le ticket dans la main de façon un peu plus énergique que d’habitude pour qu’elle se souvienne de l’endroit elle était.
De nouveau dehors, pour sortir de cet état étrange, elle s’était mise à marcher très vite dans la neige sans regarder où elle allait et c’est à ce moment-là qu’elle avait trébuché sur quelque chose de mou et de chaud et s’était étalée de tout son long sur le trottoir.
C’était un homme. Il était emmitouflé dans des couvertures sombres qui dégageaient des relents d’urine et, à vrai dire, seul ses yeux qui dépassaient de son lit de fortune, permettaient de dire qu’il n’était pas une chose.
.Il se balançait d’avant en arrière en soufflant, secouant sa tête couverte de neige et murmurant des paroles qu’elle n’entendait pas. Il pleurait. Il pleurait avec de gros hoquets égarés, des sanglots qui tremblaient dans le froid, sans la regarder. Les passants marchaient droit devant eux, en évitant de poser leurs yeux sur lui, jetant parfois furtivement une pièce dans le gobelet placé devant lui.
Sans savoir bien comment, elle s’était relevée et, prise d’une soudaine terreur, avait couru, par peur de regarder en arrière et de le voir encore sur le trottoir, immobile parmi ceux qui marchaient, pressés, vers un but inconnu.
Et maintenant elle était de nouveau dans la chaleur agréablement familière du salon, distribuant les boissons aux mains qui se tendaient. Il lui demanda si elle voulait qu’il monte le chauffage car elle tremblait. Elle sourit, secoua la tête, dit que ce n’était rien, que cela devait être le contraste avec la température extérieure. Elle retourna dans la cuisine pour mettre le reste au frigo et appuya son front contre la porte en respirant lentement, pesamment. Quelque chose s’était brisé en elle. Elle ne savait pas exactement ce que c’était mais elle ne pouvait pas retourner s’assoir avec les autres à regarder leur soi-disant réalité. Elle ne pouvait pas. Il le fallait bien pourtant, elle n’allait tout de même pas rester là, à attendre que le temps passe. Ils s’inquièteraient.
Ou pas. Car après tout, l’émission était tout ce qui les intéressait ces derniers temps ; le reste de la semaine toutes leurs conversations en traitaient et lorsque parfois ils étaient tous les deux, il ne lui parlait que de cela. Elle le regarda par la porte entrebâillée. Il fixait l’écran comme les autres, la bouche légèrement entrouverte, penché en avant pour ne rien perdre du spectacle. Elle ressentit un vague élan d’affection, à sa propre stupeur très vite estompé.
En soupirant, elle retourna s’assoir près d’eux et il lui fit une place distraitement. La tête sur son épaule, elle essaya vainement de retrouver un peu d’intérêt pour ce qui se passait mais elle n’y arrivait pas. Elle se leva. Se rassit. Se releva encore. Elle finit par s’assoir sur l’accoudoir du canapé, les regardant dans l’espoir de trouver une solution. Mais eux ne la regardaient pas. Elle retourna à la télévision, découragée.
L’un des candidats, épuisé, s’était mis à gémir. Elle ignorait pourquoi mais cela attira soudain son attention. Les candidats étaient pourtant coutumiers du fait et auparavant leurs larmes de crocodiles l’amusaient. Mais il y avait quelque chose d’étonnamment familier dans son attitude. Il essayait de se cacher à la caméra en se blottissant dans un coin de la pièce, en pleurant le plus doucement possible. Mais la caméra, elle, l’apercevait, et un zoom permit à tous de voir ses épaules qui tressautaient et son buste qui se balançait doucement d’avant en arrière pendant qu’il levait la main pour signifier en vain qu’il ne voulait pas qu’on le filme. Ce n’étaient pas des larmes de crocodile et c’était atrocement familier.
Et soudain, elle se rendit compte qu’ils riaient, et que chaque tentative dérisoire du candidat pour échapper au regard des caméras et de milliers de voyeurs réjouis, était suivie d’éclats de rire encore plus assourdissants. Abasourdie, elle se tourna vers eux. Ils suffoquaient de rire et quand, de temps à autre, ils reprenaient leur souffle, ils fixaient de nouveau l’écran, fasciné par ce qui se passait, et cherchant à voir le visage du candidat.
Ce n’était pas possible. Elle devait rêver. Mais non, ils trouvaient véritablement cela hilarant. Elle se releva avec une telle brusquerie qu’ils tournèrent soudain la tête vers elle. Il fallait qu’elle se calme et vite. De nouveau elle appuya sa tête contre la fenêtre, sentant leurs regards étonnés dans son dos. Elle ouvrit les yeux. Dehors, dans la lumière sordide des néons, le mendiant était toujours là, immobile, sans doute encore en train de pleurer.
Des milliers d’imbéciles se repaissaient du chagrin d’un homme un peu fatigué dont la seule peine était d’être nominé, des milliers d’étudiants brillants comme eux prétendaient se distraire en restant accrochés aux déambulations d’êtres sans intérêts qui se complaisaient dans des attitudes délibérément sales et grotesques ; tous, tous autant qu’ils étaient, étaient fascinés par ce qu’on leur administrait comme réalité stérile et truquée tandis qu’un peu partout dans la ville, des hommes et des femmes mouraient de froid et de faim. Et seuls ce froid et cette faim qu’ils ne combleraient sans doute jamais importait. Cela, et cela seulement, était réel.
Elle alla prendre une couverture dans un placard, fit chauffer un bol de café et ouvrit la porte pour sortir rejoindre l’homme dans la rue. Elle n’avait plus rien en commun avec eux désormais ; si tant est qu’ils n’aient jamais eu quelque chose en commun sinon ces heures passées devant la télévision à pouffer et ces quelques moments passés dans la supérette.
Sur le seuil de la porte, elle se retourna. Ils étaient de nouveau collés à l’image. Elle était brouillée à cause du vent, et ils hurlaient les uns contre les autres comme des cochons qu’on égorge, furieux de ne pas pouvoir suivre.
Face à des évènements aussi absurdes, rire était la seule réaction possible.