2011 D Orme à hommes Jean - Mathieu TEISSIER MP* au Lycée Henri-IV -2ème prix ex-aequo inter établissements

D'Orme à hommes


La rime plus qu'approximative de la chanson il n'y a plus d'après à saint-germain des prés, qu'il fallait stupidement prononcer près lui avait toujours porté sur les nerfs. Lui, c'était Pasiens. Et lorsque quelque chose l'énervait, Pasiens ne faisait ni une ni deux : il s'endormait. Tout bonnement. D'un coup sec. Comme ça. Paf !
Et lorsque Pasiens dormait, il rêvait.
De ce rêve, à l'instar de tant d'autres, il ne lui subsistera que de ténues traces à son réveil. Au grand désarroi de son Conteur Nocturne, individu fort sympathique au demeurant, avec lequel j'ai eu le plaisir de discuter autour d'un chocolat viennois mardi dernier, dans un agréable bistrot de la rue Mouffetard dont j'ai malheureusement oublié le nom. Une conversation en amenant une autre, nous en vînmes à parler de l'individu dont il avait charge, puis dudit rêve. En voici donc une restitution qui, je l'espère, n'est pas trop éloignée de l'original :

La première pensée qui vint à l'esprit de Pasiens alors qu'il s'éveillait en ce rêve fut une constatation pragmatique : « -Tiens, je suis mort. »
Pasiens se trouvait obscur sur une rive solitaire. En contrebas, des eaux calmes s'écoulaient lentement. Les immobilités, aussi bien visuelles que sonores, étaient presque totales. En d'autres termes : les ondes étaient stationnaires. Un haut-parleur grésilla. « -Direction Saint-Germain des prés, prochain départ dans une éternité. » Un lapin blanc attendait, juste à côté. Tout semblait s'accorder pour donner l'impression qu'il était en retard. Ses tremblements. Son dos penché vers l'avant, le menton relevé, comme pour voir plus loin et mieux surveiller l'arrivée du passeur. Sa main, à hauteur des moustaches, pour lancer des regards frénétiques à sa montre à gousset. Et accessoirement, sa voix, qui répétait sans cesse : « Je suis en retard, je suis en retard... », mais ce n'est qu'un détail.
L'éternité se passa tant bien que mal et une barque apparut. Un individu hexapode à corps de cheval et figure humaine la conduisait. Pasiens monta. Des formes apparurent, songeuses, et embarquèrent. La barque s'élança enfin, oubliant le lapin qui était immobilisé par une crampe.
Le nautonier guidait la chétive embarcation avec des gestes amples et emplis d'expérience, forgés par l'habitude et la monotonie du trajet. Temps et fleuve s'écoulaient doucement. Comme personne ne demandait rien, le passeur entama une chanson :

« Je m' baladais, sur l'avenue,
le ventre ouvert, tout répandu,
j'avais envie de faire un tour pour chasser l'ennui.
Et je t'ai rencontrée, toi.
Tu étais là, la faux sous l' bras.
Il suffisait de te parler pour être emmené.

Ô, Saint 'main des prés !
Ô, Saint 'main des prés !
On sommeille, sous la nuit, on le dit, ou on l'écrit
Il n'y a pas qu'un seul après
à Saint 'main des prés. »

Comme s'il s'était agit d'une invocation, les prés de Saint-Germain se dressèrent tout à coup devant la barque. Pasiens mit pied à terre. En fait de prés, il s'agissait plutôt d'un gigantesque jardin mi-sauvage, comme une forêt : palmiers, roses, chèvrefeuilles, mimosas, lauriers, baobabs, coquelicots, laitues, oliviers, séquoias, tournesols, rhododendrons, plantes en tout genre s'étendaient à perte de vue et d'odorat. Pasiens se sentait bien, comme chez lui, dans ce labyrinthe végétal qui respirait la paix et l'harmonie. Le sol accompagnait chacun de ses pas, l'air chantait et l'emplissait d'un doux sentiment d'union et de plénitude.
Celui-ci se fendit soudainement d'un grand sourire, façon chat du Cheshire. Pasiens ouvrit la bouche dans un mouvement de brusque stupeur. Il recula de quelques pas et trébucha contre un deuxième sourire éclatant qui se tenait dans son dos. Il s'étala face contre terre. Lorsqu'il se releva, groggy, il était encerclé par une myriade de rictus flottants. Une tête fantomatique surmontée d'une couronne se forma autour de l'un d'eux. Une tête percée d'une paire d'yeux mauves. De petits yeux mauves qui le dévisageaient. Des centaines de petits yeux mauves qui le scrutaient, en silence, toutes dents dehors, dans cet affreux sourire. Les dents sous la couronne s'écartèrent. Les traits qui faisaient office de lèvres se mirent à frémir dans une sorte d'appétit vorace et la créature prononça, sur le ton de la conversation :
« -Bienvenue à toi, Pasiens. Nous sommes le peuple des Fendus. Viens, j'ai quelque chose à te montrer. »
Les Fendus se fendirent d'une révérence qui n'avait rien à envier à leur sourire. Pasiens se sentit tout d'un coup soulagé.

Ces êtres se révélèrent bientôt être d'une conversation plus qu'agréable. Ils le menèrent à travers la forêt jusqu'à une clairière au centre de laquelle trônait un arbre avec, à sa droite, un bocal pour le moins coquet qui somnolait sur une souche. Le Fendu couronné effectua un geste théâtral et annonça :

« -Tu as devant toi l'Arbre de la Sagesse. »
Un silence accueillit cette déclaration. Un silence empreint d'humilité, de piété, de vénération... et aussi d'un soupçon de perplexité :
« -Brrm... sauf votre respect, ô Grand Chef, un doute m'assaillit soudain. Il me semblait que ce végétal portait plutôt le nom d'Arbre de la Connaissance...
-Ah bon ? Moi, j'ai toujours cru que c'était l'Arbre du Savoir !?
-J'ai souvenir que c'était plutôt celui de la Mémoire...
-Vous n'y êtes pas du tout ! C'est l'Arbre de la Vérité !
-Arbre de la Vérité ? Mais non, de la Sagacité !
-Tu dérailles ! Je vous le dis : c'est le Feuillu de la Vertu.
-C'est toi la verrue ! Je lui ai parlé, son nom est Bobby.
-Voilà donc un bien drôle de nom, pour l'Arbre de l'Esprit !
-Ingénu, ingénu ! Oui c'est ça ! C'est l'Ingénu Touffu !
-Amis, je vous l'annonce avec joie : c'est l'Arbre de la Loi !
-C'est toi l'oie ! Je vous l'ai pourtant déjà dit, lui, c'est Bobby !
-N'importe quoi. Tu pourrais pas la boucler, juste une fois ?
-Bobby, Bobby, Bobby, Bobby ! C'est Bobby, il me l'a dit ! »
Un animal linéique se trouvait dans les branches. Il lança un « -psssssssst ! » à l'adresse du visiteur, lui fit un clin d'œil et poussa de sa queue un fruit, qui, soumis aux forces de pesanteur, entama sa chute. Il fut rattrapé par Pasiens qui, la faim le tenaillant, y mordit à pleines dents. Le bocal se réveilla en sursaut et se mit à hurler. A hurler comme jamais bocal ne l'avait fait. A hurler de toute la force de son volume. Les Fendus stoppèrent net leur querelle et se tournèrent vers l'Arbre, peu importe son nom. Ils remarquèrent le fruit mordu et hurlèrent à leur tour. En un éclair, toute la sylve reprit le hurlement, qui augmenta, s'amplifia, grandit encore et encore. Pasiens croyait que ses tympans allaient exploser. Il s'allongea, les mains serrant très fort ses oreilles. Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah hurlait tout Saint-Germain. Le bocal Fendu entra en résonance. La matière vibrait, se tordait, atteignait ses limites d'élasticité. Une craquelure apparut. Le hurlement de douleur que poussa le bocal supplanta tous les autres. Plus qu'une douleur, une authentique souffrance. Plus aigüe que la plus fine des lames. Plus noire et sombre que le plus béant des gouffres. Tout se tut devant l'expression d'un tel supplice d'agonie. Pasiens se recroquevilla, il serrait son crâne plus fort que ne l'aurait fait un étau, ou un casse-noix. L'horrible son perçait ses moindres barrières, il était sans défense. Il ouvrit la bouche, tenta de crier. Aucun son ne put en sortir.

Une Voix tonna :
« -C'est quoi tout ce raffut ? »
Le bocal se tut. Les arbres se consultèrent, les bourgeons grands ouverts. Ils rentrèrent tous illico sous terre. Les Fendus ? Évanouis. Un Être s'approcha.
« -Mais qu'est ce qu'il se passe ici ? »
La question n'attendait pas de réponse. Pasiens se releva doucement, tout doucement, avec le plus grand mal. Ses mains étaient rigides, collées à sa tête. Il n'osait pas regarder l'Être droit dans les yeux.
« -Je vois... »
Un silence s'ensuivit. Le temps sembla comme suspendu.
« -Un café-croissant. »
La tasse de café arriva en tourbillonnant, un croissant virevoltant à ses côtés.
« -Et une orange. »
Une branche sortit en tremblotant du sol, portant timidement une orange à son extrémité. L'Être la saisit entre ses doigts. La branche sursauta et s'enfonça immédiatement dans le sol. Muni d'un café, d'un croissant et d'une orange, l'Être commença à jongler avec cette trinité de balles. Ses gestes étaient clairs, précis, hypnotiques. Porteurs d'une loi universelle. Le croissant tournait autour de l'orange, qui tournait autour de la tasse. Comme cela devait être. Selon tout principe de majesté et d'évidence. Le tout entre les mains de l'Être, qui déclara :
« -Tu as fêlé le bocal Fendu. Désormais, tu seras créature de l'orange. »

Ces mots prononcés, Pasiens se désintégra.
Il s'éveilla à nouveau, et constata qu'il était vivant.
Il était assis dans une brasserie, à la terrasse, un café latte en vis-a-vis. Il faisait nuit et le plein-croissant était magnifique. Les quelques rayons qui n'étaient pas masqués par les lampadaires éclairaient avec élégance les longs cheveux soyeux de la chanteuse :

« Tu m'as dit j'ai rendez-vous,
dans un sous-sol, avec des fous,
qui vivent un sourir' plein d'entrain du soir au matin.
Alors je t'ai accompagné,
je l'ai mangée, on a hurlé
et il a été décidé de m' renvoyer.

Ô, Saint 'main des prés !
Ô, Saint 'main des prés !
Au réveil, après lui, à midi, ou à minuit,
Il y a parfois un après
à Saint 'main des prés. »

La chanson l'avait fait frissonner et, en dépit du café qu'il venait d'absorber, Pasiens se sentait terriblement fatigué. N'ayant nulle part où aller, il partit au gré de ses pieds.
C'est ainsi qu'il devint, l'espace d'un rêve, observateur de l'orange.
Non loin de l'endroit où il avait été déposé, nombreux étaient ceux qui se levaient le matin pour partir travailler. Ils rentraient le soir et recommençaient le lendemain. De temps à autres, ils recevaient une drôle de substance, fruit de leurs efforts, qu'il leur était possible d'échanger contre tout ce dont ils avaient besoin. Pasiens s'émerveilla de cet ingénieux concept. L'utilité qu'avait chaque individu pour l'ensemble était rémunérée, et l'équilibre régnait.
Certains personnages engrangeaient beaucoup de cette substance, parfois sans rapport apparent avec les services qu'ils procuraient au groupe. Parmi eux des héros, admirés, adulés par tous, pour qui le mouvement d'un orteil ou de la commissure d'une lèvre engendrait une pluie de richesses. Ou d'autres, qui faisait des choses que bien peu comprenaient mais qui leur était très profitable, car cette amusante substance était très attirée par elle même.
Ces gens faisaient partie de ceux qui vivaient dans le confort et une fort agréable demeure.
La symétrie étant harmonie, d'autres n'avaient pas de logis et vivaient comme ils pouvaient. Il existait pour eux des structures qui leur apportait assistance et chaque individu pouvait les soutenir en leur offrant par exemple des victuailles. Elles n'en recevaient souvent pas assez. Un bref regard aux poubelles à la sortie des établissements restaurateurs rassura Pasiens : il y avait trop à manger, donc trop peu.
Un peu plus loin, des orangiens mouraient de faim.
Mais l'équilibre régnait toujours : pour chaque peuplade vivant dans l'indigence il y avait quelques personnages, souvent détenteurs d'un pouvoir ou responsables de ladite peuplade, qui roulaient sur l'or.
Quant aux quelques troubles, ils entraient dans l'ordre naturel des choses. On étripait son voisin parce qu'il était différent. Différent des autres, qui étaient innocents. Et donc coupable de tout ce qui pouvait aller mal. Si on ne l'étripait pas, on le pointait du doigt, réduisait de façon plus ou moins visible ses droits. Cette pratique, comme elle était répandue sur toute l'orange, devait être rudement bénéfique à l'ensemble, avait conclut Pasiens.

On étripait quelquefois parce que le Jongleur avait dit que c'était bien. Et surtout ceux qui s'opposaient à Sa parole, en disant qu'occire était mal. Et encore plus s'ils prétendaient que c'était Lui qui le leur avait dit, car c'étaient alors des menteurs.

Et puis on faisait parfois la guerre, mais ce n'était pas grave car c'étaient toujours les bons qui gagnaient.

Pour réprimer l'agressivité qui existait chez les orangiens, une habile solution avait été proposée par certains : si tout le monde était armé jusqu'aux dents, personne n'attaquerait plus son voisin, par crainte de la riposte. Par cet astucieux détour, les armes devenaient instruments de la paix.

Pasiens se baladait ainsi, à la surface de l'orange. Il observait, jour après jour, et s'extasiait de découvrir à quel point tout était logique et bien pensé.
Ceci jusqu'à ce qu'il se produise un drôle d'incident.

On ne savait trop ce qu'il s'était passé. Toujours est-il qu'un de ces pépins, du genre gros mais pacifique, s'était élancé hors de son abri. Il s'était hasardé, un peu, en direction du croissant. Et était retombé, sur la peau. L'orange avait tressailli. Tout s'était ensuite passé très vite. Des pépins s'étaient envolés de toutes parts, fredonnant tous ensemble leur message éternel de paix éclatante, avant de percuter la peau sur toute sa surface dans un gigantesque feu de joie. L'orange en avait été délogée de son orbite et Pasiens expulsé à toute vitesse en direction de son prochain réveil.

Alors qu'il remontait vers son état de conscience habituel, il se vit, à la place du Jongleur, tenter désespérément de rattraper l'orange qui sombrait, agitée de soubresauts. Las, il haussa finalement les épaules, se pressa un smoothie-agrumes et passa à autre chose. Dans l'Arbre, une créature filiforme sifflotait :

« Hier soir c'est révolu,
des matins, il n'y en a plus :
un fruit rocheux tout endormi dans la longue nuit.
Gréé des voiles de la discorde,
cet orchestre n'a plus de horde :
tous les oiseaux peuplant le jour chantent la mort.

Ô, Saint 'main des prés !
Ô, Saint 'main des prés !
L'était belle, joli fruit, mais voili, tout est fini.
Il n'y a vraiment plus d'après
à Saint 'main des prés. »

Tout tournoyait dans l'esprit embrumé du dormeur éveillé.
Saint-Germain.
La chanson stupide.
Le bocal fêlé.
Le fabuleux équilibre de la répartition des richesses.
L'utilisation optimale des ressources disponibles.
Le dévouement des chefs pour le bonheur des populations dont ils ont charge.
La surabondance des principes de tolérance et de respect des libertés individuelles.
La logique sans faille de la guerre et de l'armement.
Et tant, tant d'autres choses encore...

Face à des événements aussi absurdes, rire était la seule réaction possible.
Il se mit donc à rire, rire, rire...
à rire comme un fou.