Dernière baignade de Pauline LAMBRON 1er prix ex-aequo lycée Henri-IV

Dernière baignade

La rime plus qu’approximative de la chanson il n’y a pas d’après à Saint-Germain des prés, qu’il fallait stupidement prononcer près, lui avait toujours porté sur les nerfs. Il aurait peut-être pu contenir son agacement si la robe d’Ophélie n’avait pas été aussi quelconque, d’une couleur tergiversant entre un rose timide et un beige éteint, ou si son chant avait eu quelque chose de particulier –il lui indifférait qu’il se fût agi d’accents enchanteurs ou d’une suite de notes discordantes. Son épouse possédait une beauté sans exubérance, une grâce qui n’était à l’évidence que le fruit d’une vigilance affectée ; elle était de plus de ces gens qui ignorent le genre du mot « après-midi », simplement parce que « matin » est masculin et « soirée » féminin, et utilisent donc l’un et l’autre à tour de rôle, sans parvenir à se fixer en définitive.
-« Tais-toi un peu, Ophélie, intima-t-il froidement.
Elle s’exécuta aussitôt, baissant le regard d’un air contrit. Loin de l’apaiser, cette soumission immédiate exacerba son irritation. Elle n’agissait pas par respect conjugal, il le savait : la tendresse et l’admiration qu’elle lui portait avait été une évidence bien avant leur mariage. Cependant, si cette situation lui avait semblé à son avantage dans les premiers temps –la fréquentation à outrance des cercles mondains, leurs trois voitures étincelantes, la propriété luxueuse dans laquelle le couple séjournait alors-, il commençait à entrevoir les inconvénients d’une telle alliance. Tromper son ennui en trompant sa femme lui était en effet impossible dans cette demeure isolée, et feindre d’estimer cette fade créature se révélait être un combat de chaque instant.
-Le soleil se couche déjà, mon chéri. Nous pourrions nous baigner une dernière fois, proposa-t-elle d’un ton excessivement enjoué.
La platitude affligeante de sa première réflexion empêcha presque son époux de saisir ce que lui suggérait la seconde. Une dernière baignade ? Cette perspective était pour le moins attrayante. Après tout, on ne met fin au bourdonnement insidieux d’un insecte qu’en l’écrasant. Il voyait déjà les hurlements misérables, l’explosion de désespoir foudroyant qu’il manifesterait en annonçant aux domestiques désemparés la mort de sa femme. Tout s’était passé si vite qu’il n’avait rien pu faire, il avait été réveillé d’un léger assoupissement par des cris étranglés, il avait vu son épouse se débattre au milieu du lac, s’était naturellement précipité au secours de sa douce, de sa tendre Ophélie, brassant l’eau sombre avec une force furieuse, mais avant qu’il ait pu parvenir à sa hauteur –ô supplice !, Dieu avait déjà rappelé à lui celle qui avait été sa plus délicate, sa plus admirable création… Il médita un instant le degré de pathos qu’il convenait d’adopter afin d’éviter les soupçons. Mais après tout, qui pouvait comprendre le déchirement d’un être séparé de l’unique amour de sa vie?
-Quelle délicieuse idée, mon aimée, je te rejoins dans un instant.
Elle s’empourpra comme une adolescente et se dirigea docilement vers la pièce d’eau céladon. Il la regarda s’y plonger d’un air qui se voulait détaché, mais en vérité sa nuque ne lui avait jamais semblé si élégamment dessinée, ses épaules ruisselantes si claires, et il songea que le lac était le digne écrin d’une chose aussi ornementale et insignifiante. Il ne la voyait déjà plus comme une source constante d’irritation ; la sachant bientôt au terme de son existence insipide, il pouvait s’autoriser comme un soupçon de clémence à son égard. Il ôta sa chemise avec une lenteur délibérée et entreprit de la rejoindre sans précipitation. Elle n’avait déjà plus pied, quand ses clavicules à lui étaient encore sèches. Elle frissonna quand il posa une main sur son dos, et son gloussement de plaisir se transforma en un hoquet étouffé quand il referma ses mains sur son cou. Presque aussitôt, le jaune auréolin de sa chevelure fut entièrement immergé dans le prasin du lac. Il la maintint fermement quelques secondes, mais elle se débattit bientôt avec la force instinctive, impérieuse, que donne la lutte pour la vie. Avec la tranquille résolution de celui qui regarde sa victime mourir, il raffermit sa prise jusqu’à ce qu’elle cesse de gesticuler inutilement. Le corps qui remonta à la surface lui apparut comme un pantin grotesque, désarticulé.
-« La blanche Ophélia flotte comme un grand lys », cita-t-il avec un rictus sardonique.
Il ne manquait plus à son œuvre que le dernier acte, où le parterre aveugle acclame la tirade de l’amant éploré. Cependant, l’acteur se réservait le droit de contempler l’obscurité et tout ce qu’il y avait au-delà avant de se lancer. Il fit ainsi quelques brasses, l’esprit déjà plein de sa liberté nouvelle. Il lui fallait certes respecter un temps de deuil respectable, mais ensuite, ensuite ! Ah, il pourrait emmener Armandine à l’opéra, Lily à l’hippodrome ; il éblouirait sans mal cette si jolie croupière du Casino…
Il interrompit subitement sa réflexion lorsqu’il réalisa qu’il avait le souffle court. Sa nage avait été bien plus vive qu’il ne l’avait voulu, mais ses mouvements fiévreux ne devaient rien à l’exaltation : il s’était simplement détourné du cadavre avec une promptitude qu’il ne s’expliquait pas, et qu’il jugea absurde. Il chercha nerveusement du regard l’endroit où il avait laissé la morte. La surface du lac était sereine, à peine troublée par le vent. Était-il possible que le cadavre gorgé d’eau se soit abîmé de lui-même ?
-Pourquoi m’as-tu tuée, mon amour ?
L’aquilon qui tourmentait les roseaux de temps à autres produisait un murmure agaçant. Il décida qu’il ferait couper ces longues tiges impertinentes.
-Pourquoi ? Pourquoi ?, répétait le saule accusé d’avoir engendré le lac à force de larmes.
Pour faire bonne mesure, l’arbre serait également abattu.
-Tu disais que tu m’aimerais jusque dans la mort…
Il se décida à rejoindre la rive : à l’évidence, l’effort troublait son esprit et déroutait ses sens. Il lui semblait entendre les gémissements de la défunte, qu’un écho sépulcral imbibait d’accents alanguis et létaux.
-Je viens te chercher, mon bien-aimé. Je serai toute à toi dans l’éternité.
Son imagination adoptait d’elle-même l’expression plate et convenue qui avait été celle d’Ophélie. Cela devenait ridicule. Il tenta vainement de penser à autre chose, à n’importe quoi, aux bonds d’ivresse de la boule des tables vertes du Casino, à l’impulsion nerveuse du départ des courses de l’hippodrome, aux feulements rauques de sa dernière maîtresse dans le plaisir ; mais se rappelait toujours à lui l’impression, non, la certitude, que quelque chose approchait, que les ombres odieuses qui nageaient dans le lac se glissaient insidieusement vers lui, voulaient le saisir, l’entraîner dans les profondeurs. Il sentit soudain la main verte et visqueuse du macchabée le saisir par la cheville, l’enchaîner à l’horreur de la mort dans le lac glacé ; le poids de l’eau souillée écrasait ses poumons, la lumière qui filtrait par la surface trouble s’affaiblissait… Et s’évanouit finalement tout à fait.
Radieuse quoique détrempée, Ophélie émergea du feuillage du saule pleureur, qui s’était présenté comme cachette providentielle, et se dirigea vers l’eau en apostrophant son mari :
-Chéri ? Chéri ? Sois prudent, surtout, tu sais bien que ce côté du lac est plein d’algues. Oh, cette petite improvisation était désopilante ! J’avoue avoir été surprise au début, d’autant que je pensais que tu avais oublié ta promesse de m’aider pour mes leçons de théâtre. Molly ne me croira jamais ! Je suis prête à entendre toutes tes critiques quant à ma performance. C’est si gentil à toi de m’aider à travailler ma spontanéité ! Mon amour, je t’en prie, remonte, cela peut être dangereux de rester si longtemps sans oxygène. Mon chéri ?
Ses appels restèrent sans réponse : elle réalisa que sa réplique n’avait été qu’un monologue.