Le Faune dansant de Lavinia MAGNANI 2ème prix lycée Henri-IV 2010



Le Faune Dansant

Premier rêve
16 Décembre, 7 h
Je viens de faire un rêve charmant. J’étais au Luxembourg pour ma promenade habituelle, mais il était nuit. Le jardin était désert et couvert de neige, et les arbres étaient entourés par le givre. La lumière de la rue n’y pénétrait pas - une des étrangetés qui se rencontrent souvent dans les rêves -, mais la lune était pleine et sa lueur blanche était assez forte pour que je voie autour de moi. Je passai devant la statue du Faune Dansant. D’habitude je ne m’y attarde pas pendant mes promenades, mais elle resurgit dans mon rêve avec une remarquable netteté : un jeune homme en bronze, assez petit, aux cheveux bouclés, danse tout nu en haut d’une colonne et porte une flûte à sa bouche. Je venais juste de le dépasser, lorsque j’entendis derrière moi le son aigu d’une flûte qui s’insinuait dans le silence de la nuit. Je me retournai. Comme si jamais il n’avait été immobile, le Faune levait ses bras vers le ciel et offrait sa poitrine à la lune. Sa figure solennelle se profilait devant les cimes noires des arbres, enveloppé de cette lumière blanche et brillante, qui jette sur toute chose une aura de magie. Son visage cherchait celui de la lune, comme s’il voulait la regarder droit dans les yeux. Il baissa la tête et fit une révérence profonde à la reine de la nuit. Puis, d’un bond agile, il se jeta sur la neige. Son corps gris était souple, palpitant d’énergie. Sans me daigner d’un regard, alors que j’étais à quelques pas de lui seulement, il respira profondément, gonflant sa poitrine forte, et porta la flûte à ses lèvres.
Imperceptible au début, puis de plus en plus limpide, une mélodie douce se leva dans l’air. C’était une musique ancienne, au son aigu un peu tremblant, une musique des danses antiques.
De derrière les arbres embrumés sortirent alors trois jeunes filles vêtues de blanc. L’une d’elle me frôla de ses voiles légers, mais continua comme si je n’existais pas. Elles se prirent par la main - des mains fines et lumineuses -, formèrent un cercle, et se mirent à danser au son de la flûte. Leur peau était candide, elles étaient pieds-nus, leurs cheveux étaient gracieusement attachés sur la nuque. Oh, oui, les cheveux : l’une était brune, l’autre blonde, la troisième rousse. Elles tournaient en rond doucement, et avec la même douceur elles soulevaient leurs bras : en haut, en bas, en haut, en bas. Elles dansaient comme les flocons de neige qui virevoltaient lentement tout autour de nous. D’une voix timide elles entonnèrent un chant qui accompagnait la musique. C’était une voix lointaine, enfermée dans un monde féerique inaccessible aux êtres humains.
Je me souviens des paroles :

La belle est blanche,
Ma belle est blanche,
Tu es belle, mon enfant,
Comme le chrysanthème que tu serres sur ton cœur.

Elles le répétaient encore, et encore, et encore . . . Ainsi, doucement, je me suis réveillé.
Ce rêve délicieux m’a donné de la bonne humeur. J’aimerais bien en faire un autre pareil.

Deuxième rêve
17 Décembre, 7 h 15
Mes vœux ont été accomplis ! Ils ont même dépassé mes espérances. Je voulais revivre un rêve semblable à celui d’hier. Et bien, je suis retourné au jardin du Luxembourg, dans la même situation, comme si tout était resté là pour m’attendre. Et, ce qui est encore plus enthousiasmant, les choses ont évolué. Je me sens presque entré dans une petite histoire !
Au début du rêve je marchais dans l’allée enneigée. Tout de suite j’entendis le son gai de la flûte. Je le suivis, heureux, me rendant compte que j’étais retourné dans le monde magique du Faune et de ses fées blanches. Je fis quelques pas, et les voilà. Déjà descendu de son piédestal, le Faune faisait danser les jeunes filles. Dès qu’il me vit, il cessa de jouer et me regarda. Je ne voyais pas bien ses yeux, qui se confondaient avec le gris uniforme de sa personne. Mais pour la première fois - ce fut une sensation étrange - je me sentis interpellé par ces créatures.
Bienvenu, me dit-il d’une voix un peu rauque et nasale, mais portante.
Les jeunes filles se tournèrent vers moi et firent une petite révérence. Ce fut un échange de regards rapide. Elles reprirent aussitôt la danse et me laissèrent de côté. J’aillai m’asseoir sur un banc couvert de neige. C’était comme quand, le jour, je m’assieds pour me reposer après ma promenade. Seule différence, il y avaient devant moi ces créatures qui dansaient dans la nuit sur une mélodie antique qui remplissait tout. Je me souviens très bien des pas qu’ils faisaient. Le
Faune sautait sur place, et d’un bras levé il donnait le rythme. C’était un rythme élégant, très gracieux. Les jeunes filles tournaient en cercle, sur la pointe des pieds, et suivaient le rythme en soulevant et baissant les bras. De temps en temps, elle tournaient sur elles-mêmes, toutes au même moment. Et elles chantaient : 



La belle est blanche,
Ma belle est blanche,
Tu es belle, mon enfant,
Comme le chrysanthème que tu serres sur ton cœur.

Autour d’elles se profilaient les arbres du parc, hauts, complètement dépouillés, des sinistres enchevêtrements de branches sèches, pareilles à des bras grands ouverts. Derrière les arbres, j’entrevoyais un bois épais. Tout était couvert de blanc, comme la nuit dernière. Je n’avais pas froid, mais je sentais une odeur d’air frais, semblable à celui qu’on respire dans les jours de pluie ou de neige. Il y avait une atmosphère de gaieté et d’intimité. Contrairement à hier, je ne me sentais pas totalement exclu. Je sentais que je pouvais moi aussi m’introduire dans ce monde magique, et cette perspective était tout à fait excitante. J’avais envie de danser.
Je ne sais plus quand exactement, le Faune cessa de jouer. Il se tourna de nouveau vers moi et en esquissant un rire il me parla :
Tu ne danses pas avec nous ? 
Exultant, je me levai pour aller vers eux. Mais, tout d’un coup, me voilà réveillé.
Ça m’énerve! Pour une fois que je fais un rêve aussi agréable, qui me permet de vivre ce que je ne pourrais vivre nulle part ailleurs, et qui se prolonge même d’une nuit à l’autre… tout disparaît au meilleur moment ! J’espère de tout mon cœur que l’histoire continuera la nuit prochaine. J’aurais bien voulu voir ce qui se passerait !

Troisième rêve
18 décembre, 7h
Il est rare d’en trouver, mais il y a des rêves qui valent la peine d’être rêvés ! D’ordinaire, notre vie nocturne s’anime et s’éteint sans laisser aucune trace. Un rayon de soleil suffit pour la rejeter dans l’ombre d’où elle est venue. Mais parfois elle est si ardente que toutes les heures du jour n’arrivent pas à l’effacer. Les émotions de la nuit continuent de nous imprégner, jusqu’à ce qu’un nouveau sommeil et un nouveau rêve ne viennent les métamorphoser. Tout cela pour dire que j’ai encore rendu visite aux créatures magiques. Et cette nuit, elles ont laissé une marque sur mon cœur.
Mais passons au récit. L’ambiance cette fois était plus vive, la musique plus gaie, la danse plus enjouée, semblable à une farandole. Tout en faisant les mêmes mouvements qu’hier, les gracieuses jeunes filles sautaient plus haut et tournaient plus vite.


Quand il me vit, le Faune rit d’un rire qui tremblait dans l’air. Puis il me parla.
— Tu ne devais pas danser avec nous ?
J’acquiesçai d’un signe de tête. Je brûlait d’envie, je n’attendais que ça.
— Ouvrez le cercle, belles enfants !  s’écria-t-il.
Immédiatement, les jeunes filles m’offrirent leurs blanches mains et nous dansâmes ensemble.
Ecoutées de plus près, leurs voix étaient délicieusement limpides et enfantines.

La belle est blanche,
Ma belle est blanche,
Tu es belle, mon enfant,
Comme le chrysanthème que tu serres sur ton cœur. 

Elles étaient jolies. Leur peau était fraîche. Elles pliaient légèrement la tête d’un côté et de l’autre, comme si leur cou subtil ne pouvait pas en soutenir le poids. Leurs cheveux n’étaient pas aussi bien attachés qu’auparavant, mais des mèches tombaient par ici et par là. Quelques flocons de neige s’y posaient dessus. Je me sentais part intégrale de cette petite fête nocturne, j’étais là, en chair et en os. Il est rare de vivre un rêve aussi nettement, et même de s’amuser autant, plus que dans la vie réelle. Le Faune siffla dans la flûte. Elles s’arrêtèrent d’un coup pour l’écouter. La bouche grise du Faune s’ouvrit dans un grand sourire, dévoilant une cavité noire.
— Et maintenant, un par un ! s’exclama-t-il.
Je ne savais pas ce qu’il entendait par là. Mais, s’écartant l’une de l’autre, les naïades agrandirent le cercle. Je les imitai. Celle qui avait les cheveux noirs se plaça au centre. Le Faune reprit à jouer et les jeunes filles le suivirent de leur chant en battant les mains.

La belle est blanche,
Ma belle est blanche,
Tu es belle, mon enfant,
Comme le chrysanthème que tu serres sur ton cœur.

Au milieu, la brune tournait sur elle-même et frappait régulièrement le sol de son pied blanc pour battre le rythme. Quand la chanson finit on recommença. Cette fois, ce fut la blonde qui exhiba ses tournoiements. Quand mon tour arriva, j’hésitai.
— Danse !  me cria le Faune.

Je lui obéis. Je tournais, et avec moi tournaient les rires gais, un peu moqueurs, de la compagnie et leurs regards que je sentais fixés sur mon corps.
Quand je revins à ma place, j’étais étourdi, énivré par ces mouvements circulaires si rapides.
A ce moment la rousse bondit au centre du cercle. Ses mèches de feu tombant en désordre de son chignon défait par l’élan de la danse, son joli menton levé vers le ciel, les volants de sa robe candide tournant rapidement, debout en parfait équilibre sur la pointe de ses petits pieds nus qui frappaient la neige, elle luisait d’une séduction qui m’impressionna.
Ça a été un changement d’atmosphère soudain, plutôt excitant. J’ai tout d’un coup senti mon cœur qui précipitait dans le vide, et une tension physique qui augmentait vertigineusement. Les images ont pris des couleurs plus vives et se sont mises à palpiter. . .
Quand je me suis réveillé j’avais encore dans la tête la fille qui tournait, qui tournait dans le noir. Il m’est resté une étrange sensation au ventre. Je me sens tout serré.
Je crois que de la journée je n’arriverai pas à sortir complètement de ce rêve.

Quatrième rêve
19 décembre
Hier matin j’avais raison : j’ai pensé tout le jour à la petite nymphe. Ça a été une journée plutôt désagréable. J’ai sans cesse lutté contre moi-même pour réussir à me concentrer sur mon travail, mais je ne pouvais pas. Je flottais dans une sorte de demi-sommeil, l’esprit engourdi, le cœur agité. Comme une vision obsédante, à chaque instant elle me réapparaissait devant les yeux, en train de tourner.
Cette nuit, je l’ai revue. A vrai dire, je m’y attendais, je savais que cette histoire devait continuer.
— Voilà l’homme promis ! s’écria le Faune quand j’arrivai, et il se mit à jouer une mélodie très sautillante.
Je fus accueilli par les cris de joie de ses naïades. Leurs longs cheveux étaient cette fois complètement détachés. Il ne restait plus que deux petites mèches nouées entre elles derrière la nuque, qui leur découvraient le front. Leurs yeux étincelaient. Elles semblaient trois jeunes épouses dans leur habit blanc.
Elles vinrent m’entourer, étouffant des petits éclats de rire. Moi, je la cherchait des yeux, je ne voyais qu’elle. Son image me paraissait plus grande, plus belle et plus nette que tout le reste. Sur toute sa personne crépitait un feu invisible.
Soudain, je sentis quelque chose qui me touchait dans le dos. Je me retournai. Le Faune était derrière moi, debout, tout près. Je dus crier dans le sommeil, tellement il me fit peur. Il éclata de rire, d’un rire si bruyant et contagieux que je m’amusai avec lui. Mais je dois avouer qu’en le voyant face à face, mes yeux dans ses yeux gris sans pupilles, je fus un peu effrayé.
— Elles sont belles, n’est-ce pas ?  me dit-il à voix basse, en esquissant un sourire.
J’entrevoyais le creux noir de sa bouche.
— Choisis-en une pour danser .
Elles étaient toutes les trois l’une à côté de l’autre, elles me regardaient sans timidité, le visage tendu dans l’attente. En respirant, elles gonflaient leurs poitrines. La belle enfant rousse me tendit sa main. Dès ce moment-là, je ne pourrais pas reconstruire la chronologie du rêve. Je me souviens de certaines images vivides, et d’une émotion très forte qui accompagnait tout. Mais je ne saurais pas distinguer les images que j’ai vraiment rêvé de celles que j’ai volontairement conçues quand j’étais dans le demi-sommeil.
Je me souviens que nous dansions pendant que les deux autres chantaient en chœur.

La belle est blanche,
Ma belle est blanche,
Tu es belle, mon enfant,
Comme le chrysanthème que tu serres sur ton cœur.

Je me rappelle qu’elle marchait dans la neige au rythme de la flûte. Elle laissait les empreintes de ses petits pieds, et moi j’y marchait dessus.
Elle avait un visage de petite fille, mais une sorte d’énergie l’entourait, si perturbante que de temps en temps une sensation de vertige me serrait le ventre et me coupait le souffle. Sa peau était pâle comme le clair de lune, mais ses lèvres étaient rouges comme le sang. Je voyais d’en haut sa nuque et ses cheveux flamboyants, que j’avais tellement envie de caresser. Elle me regardait d’en bas, sans lever la tête : ses yeux seulement se levaient vers moi. Et elle me souriait comme une enfant malicieuse.
Je ne sais pas quand je me suis réveillé. Je ne voulais pas retourner à la réalité, donc, les yeux bien fermés, je me suis recroquevillé dans mes couvertures et j’ai continué de rêver, de repasser dans ma tête les mêmes images, d’en créer d’autres.

Je vois maintenant qu’il est très tard, déjà 9:30 h. J’aurais dû être debout depuis deux heures au moins. Je suis voulu rester dans mon demi-rêve le plus longtemps possible. Mais j’ai vraiment exagéré. Je ne me sens pas trop bien : mon cœur bat très vite et je suis tout en feu. Ça me rend nerveux. Mais enfin ! peut-on se laisser maîtriser à ce point par un rêve ?
Oui, apparemment… c’est honteux, tu sais ? Tu devrais arrêter ces délires et penser aux choses sérieuses. Mais comment ? Mes pensées ne sont plus à moi. Mon Dieu ! Qu’est-ce qu’elle voulait dire par ce sourire ?
Maintenant j’ai peur de ne plus la revoir. (C’est complètement absurde, tu sais ?). Et, si tu la revois (pourrais-je supporter l’idée que ça soit fini ?), qu’est-ce qui se passera ?
Il faut que je me l’avoue: je m’apprête à passer une journée qui aura un seul but, attendre la tombée de la nuit.
Dieu ! J’en peux plus ! Qu’est-ce que je fais ? Où est-ce que je vais ? Qu’est-ce que je fais de moi et de mes pensées ?
Ah, je suis devenu fou ! je ne me contrôle plus.

Cinquième rêve
20 décembre, 6 h

Ça fait déjà deux heures que je suis debout. Je me suis réveillé en pleine nuit, à 4 h, absolument incapable de me rendormir. Mais j’ai du attendre jusqu’à maintenant pour être en mesure de me mettre d’écrire : j’étais incendié.
J’ai passé une nuit bouleversante. Je ne comprends toujours pas comment ça a été possible. Qu’est-ce que je fais ? Qu’est-ce que je pense ? Je ne sais plus, je ne suis plus moi-même.
Ça a été un délire : le faune jouait comme un fou, la flûte déchirait l’air. Je ne sais pas d’où ils sortaient, mais des coups de cymbales frappés frénétiquement retentissaient partout. Le parc n’était plus blanc: des torches brûlaient dans la neige, l’air avait la couleur du feu. Ces trois furies s’agitaient en faisant tomber leurs voiles. Moi-même je me rendis compte que ma poitrine était découverte. Elles chantaient si fort que leurs voix s’amortissaient dans des râlements.

La belle est blanche,
Ma belle est blanche,
Tu es belle, mon enfant,
Comme le chrysanthème que tu serres sur ton cœur.

Et puis elles criaient évoé ! évoé ! et leurs cris montaient jusqu’au ciel. Et puis elles riaient, d’une joie folle, et le Faune riait avec elles. Et moi aussi je riais avec elles. Je compris qu’elles voulaient jouer. Elles s’éparpillèrent de tout côté pour me fuir.
— Attrape-la !  rugit les Faune.
Je me lançai à la poursuite de la petite rousse au rythme des tambours. Elle courut, trébucha et tomba dans la neige, je me jetai sur elle, la soulevai et la serrai contre ma poitrine nue. On respirait la fumée et la chaleur de la flamme. Ses joues avaient perdues leur blancheur, et étaient inondées de sang. Ses yeux humides, ses pupilles dilatées qui roulaient . . . les deux autres bacchantes nous entourèrent, nous touchant partout, je sentais leur souffle chaud sur mon corps, nous respirions tous ensemble. Nous dansâmes les uns sur les autres. Boum, boum. Les coups des tambours m’envahissaient, retentissaient dans ma poitrine comme des battements de cœur. Tantôt elles courbaient le dos, accablées par le rythme frénétique, tantôt elles ouvraient tout grand les bras, et offraient au ciel leur seins et leur cou. Elles avaient les cheveux partout, sur le dos, les épaules, le cou, le visage. Des mèches mouillées de sueur collaient à leur peau. Les souvenirs dans ma tête se confondent. L’exaltation, l’exaltation inondait tout. Les images même battaient, elles se chevauchaient en battant. Mon cœur aussi battait, et il voulait battre encore plus vite, tellement vite que je ne pouvais pas le supporter. Il me faisait mal, c’était la frénésie !
Il y eut seulement un moment, différent des autres, où tout d’un coup les tambours battaient plus lents, réguliers, menaçants. Comme des messagers de mort. Les flammes autour de nous se levaient majestueuses et dévoraient l’air. De la forêt noire qui nous encerclait sortit une figure que je vois souvent. La statue de Sainte Suzanne la vierge avançait vers nous dans sa toge blanche. Elles s’arrêta sous l’ombre des arbres. Une lueur rouge éclaira son visage de marbre. Elle nous regarda un instant, puis disparut dans la nuit. Ce fut juste un moment. Son image fut aussitôt dévorée par celle de ma belle bacchante qui tournait sur elle-même en jetant ses voiles au feu, rouge comme une torche vivante.
Quand je me réveillai j’étais hors de moi-même. J’étais en sueur, j’avais mal à la tête, mon cœur allait exploser. Je ne pouvais pas m’arrêter, j’ai continué à danser dans l’obscurité. Je sautais partout dans ma chambre, je me jetais sur mon lit en m’enveloppant dans mes draps. Maintenant la fatigue est si grande que je commence à me calmer, mais je brûle encore dedans.
Qu’est-ce que je peux dire sur tout ça ? Rien. Il n’y a rien à dire devant un tel incendie.



Sixième rêve
21 décembre, 3 h
Je suis ici, assis à la table de ma chambre, refugié sous la lumière. Chaque ombre, chaque bruit me fait peur. J’espère qu’écrire me rassurera un peu.
J’ai encore continué mon rêve. J’arrivai. Le parc était blanc et silencieux comme un cimetière dans une nuit d’hiver. Le piédestal était vide, il n’y avait personne. Le manteau candide qui recouvrait la terre était frais et intact. J’avançai dans la neige. Elle était très profonde, mes pieds s’enfonçaient. Pas un bruit. Je tournai autour du piédestal, cherchant un signe. Rien.
Soudain, j’entendis le rire du Faune.
—Où est-ce que vous êtes ?  je lui criai. 
Il rit encore.
— Tu ne viens pas danser avec nous ?  me dit-il.
Je ne le voyais pas.
— Mais où est-ce que vous êtes ?
Un rire rauque.
— Non, s’il vous plaît, parlez-moi ! 
— Elle est dans le bois. Elle t’attend, répondit-il de sa voix nasale.
Puis sa flûte retentit dans l’air. Ce n’était pas une mélodie, mais un sifflement aigu, insupportable. Je ne comprenais pas d’où ça provenait. Il semblait résonner depuis toutes les directions.
— Arrêtez, je vous en prie ! 
Il continua sans rien dire.
—Arrêtez ! 
Le sifflement se fit plus fort. De plus en plus fort.
J’avais peur, mais je m’aventurais dans le bois. Que des arbres, que de la neige. Très tôt, je me rendis compte que je m’étais perdu. Autour de moi, que des arbres, que de la neige. La flûte sifflait. Tout d’un coup, j’aperçus à quelques mètres de distance deux figures blanches qui se tordaient au sol. Je m’approchais. C’étaient la jeune fille brune et la blonde, pâles comme des linceuls.
— Mon seigneur, mon seigneur !  râlèrent-elles, et m’indiquèrent de continuer tout droit.


Effrayé, je continuai à marcher de plus en plus vite. La flûte sifflait de plus en plus fort. Et puis… quelle horreur! Je la vis : elle était agenouillée sur un monticule de neige, le regard fixe, les bras grands ouverts. La robe déchirée découvrait ses seins et son ventre. Tout son corps avait la couleur de la glace. Même ses lèvres étaient indistinctes du reste du visage. Et ses cheveux aussi, blancs comme ceux d’une vieille. Elle pointa sur moi ses yeux… horribles, injectés de sang ! A grand-peine elle ouvrit sa bouche, d’où sortit une langue noire et pendante. Elle essaya de parler. Elle n’y arriva pas. Je m’approchait un peu, et j’entendis un murmure :

La belle est morte,
Ma belle est morte,
Tu es morte, mon enfant,
Comme le chrysanthème qui pourrit sur tes os

Elle tendit vers moi sa main, tellement blanche et maigre que je n’ai pas vu s’il y avait de la chair ou si ce n’était qu’un squelette. Elle tenta de se jeter sur moi. Je me mis à courir le plus rapidement possible. Le sifflement de la flûte était assourdissant. Je ne voyais que la forêt. Je craignais qu’elle n’apparaisse de derrière un arbre. Je ne voyais pas de voie de sortie, j’étais désespéré. Enfin, je ne sais pas comment, je me retrouvai dans l’espace ouvert où était le piédestal.
La grille du parc n’était pas loin, mais mes jambes s’enfonçaient dans la neige. Elles étaient lourdes comme le plomb, et la flûte sifflait. Lentement, tourmenté par la terreur, j’atteignis la grille. Cette musique infernale avait presque pris une forme physique. Il me semblait qu’elle essayait de m’attraper. Je commençai à grimper. La flûte sifflait. Je me tournai vers le parc : la statue du Faune Dansant était sur son piédestal. A ses pieds, les trois jeunes filles, debout l’une à côté de l’autre, congelées. Celle qui était au centre - je crus la reconnaître - tomba dans la neige, raide comme un tronc. Je continuai à grimper, terrifié. La flûte sifflait, et des mains invisibles me touchaient partout. Je grimpais, les mains me touchaient, je grimpais, je grimpais . . .
Et je me réveillai, entendant encore le sifflement de la flûte et sentant encore le toucher volup-tueux de ces cadavres.